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Scully/Mulder
& Freud/Ferenczi
Le duo Scully/Mulder & Freud/Ferenczi
mènent-ils le même combat ?
Le très rationnel Freud, l’héritier de toute une époque de rationalisme,
lui-même se référant à Humboldt et à son sérieux, celui qui voyait le
monde sans les filtres du fantasme et de l’imaginaire pour mieux percer
les secrets de l’inconscient et éviter ses pièges, ce père de la
psychanalyse marcha pourtant pendant plus de trois ans dans la même voie que celle
qu’emprunteront nos deux agents, la voie du paranormal, et plus précisément
celle de la Transmission de Pensée !!! (appelée ici "induction de pensée").
Freud prendra le rôle de Scully qui n’ose pas croire ce qu’il voit, et le
hongrois Ferenczi [un de ses quatre disciples avec Karl Abraham (Allemagne)
- Carl Gustav Jung (Suisse) - Ernest Jones (USA)] jouera au petit Mulder,
fonçant toujours plus avant et causant bien des soucis à Freud qui est
obligé de le freiner. Freud-Scully dit "Stop, réfléchissons, comprenons !",
Ferenczi-Mulder : "Fonçons, on réfléchira après".
Pour compléter le jeu, il y a même un Smoking Man, ou plutôt un Krycek,
c’est-à-dire un de ces faux-amis qui sont les pires-ennemis : Jung, qui
faisant scission pour se lancer dans l’occultisme empêchera que "la vérité"
puisse éclater avec toute la force qu’elle aurait pu avoir ...
Tout commence en 1909 par un voyage de Freud et Ferenczi à Berlin, et un
arrêt de curiosité chez une voyante, Mme Seidler. L’expérience est telle que
Ferenczi décide d’enquêter sur ce mystère qu’est la voyance. Leur
correspondance nous révèle la vérité de l’affaire. Après cette première
visite, Ferenczi y retourne avec une lettre de Freud et une de son
beau-frère. La femme doit par le simple contact deviner qui l’adresse, son
caractère, etc.
Ferenczi. 05-10-1909
« Lorsque je cherche à m’expliquer ce que j’ai vu et entendu, je dois reconnaître que j’en suis incapable. Lire à
travers un foulard, c’est-à-dire les yeux bandés, ce peut être de la prestidigitation. Mais deviner le métier du
professeur Philipe, cela ne peut sûrement pas l’être, pas plus que les déclarations étonnantes à propos
de votre personnalité. Je n’ai rien dit qui aurait pu l’aider pour cela, j’ai d’ailleurs à peine parlé - elle ne m’a même
pas laissé placer un mot. ( ...) Pour finir, je veux vous assurer que je ne suis pas en danger de tomber dans
l’occultisme à cause de cette expérience vécue, en fait encore très obscure. »
Ferenczi analyse le phénomène comme une sensibilité excessive qui ne permet non pas "de deviner le
monde", mais de percevoir l’inconscient de celui qui est face d’elle avec toutes ces déformations si proches de celles
que l’on voit dans les rêves : d’où des visions d’images déformées, des associations plus ou moins logiques ... Il y
aurait contact direct entre l’inconscient du client au conscient de la voyante. La voyante ne révèle pas l’avenir mais
le passé, et pas n’importe quel passé, celui empreint de fantasmes et d’imaginaire.
Première réponse. Freud 06-10-1909
« Je ne peux pas encore vous répondre aujourd’hui, vous renvoyer votre lettre, pas davantage. Je veux dormir
dessus quelques nuits, la couver quelques jours. Je ne vois que cela pour l’instant. On peut admettre avec toute
tranquillité que cette personne lit, avec ses yeux, ce qui lui est présenté - tout comme vous lisez cette lettre - au
moyen d’un quelconque tour de passe-passe ( ...) Mais cela mis à part, il semble bien qu’il y ait quelque chose là
dedans. Le reste a l’air authentique ! Non pas que cette bonne femme possède des dons particuliers et supérieurs.
Vous n’avez vraiment pas à regretter de ne pas l’avoir interrogée sur l’avenir. Il se construit en se renouvelant sans
cesse ; même le Bon Dieu ne le connaît pas à l’avance. Mais la transmission de vos pensées par des voies
incompréhensibles, voilà qui est remarquable et peut-être nouveau. Gardez le silence là-dessus pour le moment :
il nous faudra mettre en place de nouvelles expériences. »
Seconde réponse. Freud. 11-10-1909
« Je peux enfin me ressaisir et vous écrire au sujet de notre aventure avec Mme Seidler. J’ai maintenant
surmonté le choc et me trouve face à cette affaire comme face à toute autre, ce qui n’est pas facile. ( ...) [Freud
confirme ensuite la théorie de Ferenczi sur le fait qu’elle "devine les pensées et peut-être les pensées
inconscientes de la personne qui la soumet à l’expérience".] Fort de cette expérience, doit-on
adhérer à l’occultisme ? Il ne s’agit que de transmission de pensées. Si celle-ci peut être démontrée, il ne s’agit pas
alors d’un phénomène psychique, mais de quelque chose de purement somatique, ce qui constitue toutefois une
nouveauté de premier ordre. Pour l’instant, taisons-nous, silence absolu sur l’affaire. Le seul que j’ai mis dans la
confidence est Heller [l’éditeur de Freud] qui, il est vrai, a fait des expériences avec elle.
Nous initierons Jung à un stade ultérieur, lorsque nous en saurons plus, car pour l’instant c’est vraiment
bien peu. »
Ferenczi. 08-11-1909
« Il semble indubitable que Mme Seidler soit en mesure de faire des choses qu’on a cru impossibles jusqu’à
présent. »
Le 20-11-1909, Ferenczi élargit l’expérience en allant consulter une autre voyante Mme Jelinek.
L’expérience est moins satisfaisante, mais il continue tout aussi vigoureusement ses essais. Il est toujours autant
fasciné et convaincu. Freud, lui, commence à faire machine arrière. Tout cela semble aller trop loin, trop
vite, remettant trop en questions son rationalisme.
Freud. 12-12-1909
« Les dernières expériences avec Mme Jelinek me semblent n’avoir rien donné de particulièrement consistant,
sinon qu’elles appuient les conclusions précédentes. Lorsqu’il s’agit de vous conseiller un protocole d’expériences,
je me trouve particulièrement maladroit, de sorte qu’en mon for intérieur, cette affaire ne me convient toujours pas.
Mais vous trouverez bien tout seul. »
Un an plus tard, Ferenczi franchit un nouveau pas fort étonnant.
Ferenczi. 22-11-1910
« Une nouveauté intéressante dans l’histoire du transfert. Pensez donc ! Je suis un formidable voyant ou plutôt
lecteur de pensées ! [Souligné par Ferenczi] Je lis les pensées de mes patients. La future
méthodologie psychanalytique devrait en tirer profit ( ...) Cette méthode conviendra pour surprendre au travail
les complexes les plus actifs des patients. Elle pourra encore être affinée ! Quand j’irai à Vienne je me présenterai
à vous comme "astrologue de cour des psychanalystes". »
Freud. 03-12-1910
« Vous avez sans doute été étonné que je ne réagisse pas plus tôt à votre bouleversante communication que
vous seriez vous-même un médium. Même aujourd’hui, je ne pourrais pas encore vous écrire si je n’étais pas un
peu misérable avec ma grippe. ( ...) Bien sûr, je n’ai pas pu m’empêcher d’être beaucoup occupé par votre nouvelle.
Je vois venir le destin qui s’approche inéluctablement et je constate que c’est à vous qu’il a imparti la charge
d’éclairer la mystique et autre chose de ce genre et qu’il serait aussi vain que mesquin de vous en empêcher. Mais
je pense qu’on peut risquer une tentative pour retarder les choses. Je voudrais vous inviter à accumuler les données
pendant deux bonnes années encore, en secret, et à n’apparaître en public qu’en 1913, et là, dans le Jahrbuch
, à visage découvert. Vous connaissez mes objections pratiques et ma pénible
impression secrète. »
Ferenczi, le 19-12-1910, accepte cette date de 1913. Il continue ses expériences et teste notamment ses propres
talents de médium qui semblent, d’après lui, s’exacerber sous l’effet normal du transfert qui a lieu lors de l’analyse.
Alors que Ferenczi continue, Freud, lui, introduit le loup dans la bergerie. Il savait pourtant
Jung dangereux quant à tout ce qui touche la religion. C’est de la part de Freud comme un acte manqué pour
saborder inconsciemment les recherches de Ferenczi.
Freud. 29-12-1910
« J’ai cédé et j’ai mis Jung dans la confidence ; je lui ai parlé de vos trouvailles, de ma confirmation de
cette (fameuse) prophétie, et de ma proposition d’un temps de latence jusqu’à 1913. Il a ri et avoué qu’il était
convaincu depuis longtemps qu’il avait fait lui-même des expériences très probantes. Il a loué ma prudence et il
s’est déclaré prêt à se mettre d’accord avec vous le cas échéant. »
A cette nouvelle, Ferenczi n’est pas emballé. Il pressent à raison que Jung n’a jamais pu se
défaire de son éducation chrétienne qu’il a refoulé et qu’elle ressortira bientôt, encore plus forte qu’elle ne l’était.
Travailler sur un sujet aussi périlleux risque de le faire basculer dans l’occultisme ... A raison puisque dès
1909 jusqu’à 1912, Jung se distancera de la psychanalyse de plus en plus jusqu’à renier Freud, pour créer
une sorte de "psychamythologie", assimilant l’inconscient à un équivalent divin ! La lettre suivante est de Jung à
Freud, et elle montre bien ce "penchant" ésotérique de Jung qui commence à se dessiner dangereusement.
Jung (à Freud). 08-05-1911
« Nous aurons encore à conquérir l’occultisme, à partir de la théorie de la libido, me semble-t-il. Je m’oriente
actuellement dans l’astrologie, dont la connaissance semble indispensable pour la compréhension de la mythologie.
Il y a des choses étonnamment étranges dans ces obscures contrées. Laissez moi, je vous prie, errer sans
préoccupations dans ces infinités. Je ramènerai un riche butin pour la connaissance de l’âme humaine.
Je dois pour un temps me griser d’effluves magiques pour pouvoir comprendre tout à fait quels secrets l’inconscient
recèle dans ses abîmes. »
La différence de scientificité entre Ferenczi et Jung est éclatante. C’est cette lettre qui suscite la
lettre de Freud à Ferenczi.
Freud. 11-05-1911
« Jung écrit que nous devons faire aussi la conquête de l’occultisme, et il demande l’autorisation d’entreprendre
une campagne dans le domaine de la mystique. Je vois qu’on ne peut pas vous retenir, vous deux. Au moins,
avancez en accord l’un avec l’autre ; ce sont des expéditions dangereuses et là, je ne peux vous accompagner.
»
Ferenczi répliquera que c’est trop tôt, ne réussira pas à se mettre d’accord avec Jung qui
l’évitera de son mieux pour avancer seul sur le terrain glissant de l’occultisme. Ferenczi continue ses
expériences ... mêmes si elles deviennent de plus en plus "étranges".
Ferenczi. 05/06/1912
«Depuis hier, je suis pris d’une sorte de fièvre scientifique. J’ai lu un opuscule d’Otto de Kloot
sur les "chevaux pensants", où sont décrits de remarquables performances mathématiques de ces chevaux
(extraction de racines carrées, de racines cubiques, divisions, soustractions à chiffres multiples). J’ai la conviction
que dans ces expériences (à mon avis rigoureusement exactes) l’induction joue le rôle principal ( ...) Il est grand
temps à l’évidence de présenter au public les expériences sur l’induction sinon je serai devancé et ce, sans que
soient utilisés les points de vues analytiques.»
Freud (06/06/1912), paradoxalement, suit. Difficilement, certes, mais il suit le mouvement : «
Cela me plaît beaucoup. Aussi, je ne veux plus vous retenir plus longtemps. Toutefois, ne prenez pas 8 jours de
congés, prenez en 15 ; étudiez tout ce dont vous avez besoin et écrivez moi ce cahier, je hâterai la parution dès
que possible. Que pensez-vous du titre "L’inconscient et la transmission de pensée ?". Le terme d’induction est
trop peu connu du public.»
La crise avec Jung éclate. Jung se positionne comme un gourou mythologue, s’accaparant tout le
domaine de l’occultisme. Dès lors, il faut donc pour Freud renier Jung, son ancien compagnon de
route, et le renier clairement. Lachant le morceau le premier, Jung empêche désormais qu’éclate la vérité.
Si la découverte de Ferenczi avait été publiée avec enthousiasme, ça aurait été la fin de la Psychanalyse,
car celle-ci se serait réduite à l’occultisme.
Ferenczi n’écrira jamais sur ce thème, il fera juste une conférence dans le cadre étroit de Conférence entre
psychanalystes, et cela bien sûr en 1913.
Freud lui reprendra cette affaire, mais en s’en servant pour se défendre de la scission de Jung.
Entre sauver leurs peaux, sauver leurs causes (psychanalyse/affaires non-classée), Freud préfère sacrifier
ses recherches ...
Il écrit donc en 1921 "Psychanalyse et Télépathie" et "Rêve et Télépathie" (1922), pour critiquer fortement tous les
occultistes (entendez Jung) comme des théoriciens dangereux car se servant de la psychanalyse pour
donner corps à leurs convictions religieuses et non l’inverse. Il parlera de cette induction, mais de telle manière
qu’à la lecture de son article, tout le côté incroyable de la découverte de Ferenczi est effacé.
Article de Yann Le Gal tiré du fanzine "X-philes" n°9
http://www.multimania.com/xphiles/xphiles.htm