Sous ce terme aux consonances ésotériques ou exotiques, c’est selon ...
se cache un des concepts essentiels de la culture cinématographique
américaine. Certains épisodes des X-Files font intervenir ce concept, n’en
déplaisent à ses détracteurs.
A l’origine, wilderness est un terme ... religieux. Il désigne, en effet,
dans les traductions anglo-saxonnes de la Bible, ces espaces désertiques,
ces franges arides et désolées du Proche-Orient. Mais, grâce à une évolution
sémantique, ce terme perd sa dimension religieuse et vient à caractériser
tous ces lieux où l’être humain se trouve seul, loin de la clairière
paisible, de l’oasis, de la ville où se trouvent ses repères familiers et
rassurants. Le concept se charge alors de connotations péjoratives : la
wilderness est ce lieu où les puissances malsaines, maléfiques, mauvaises et
perverses se déchaînent. La wilderness apparaît dès lors comme une notion
particulièrement objective : est wilderness tout ce qui est perçu comme tel
: zones désertiques, bien sûr, mais aussi sierras désolées, jungles
impénétrables, étendue arctique, polaire ... Ainsi, ce terme finit par
évoquer deux choses, d’une part, tout espace caractérisé par l’absence de
civilisation, et, d’autre part, chaque endroit où se concentrent et
s’agitent les forces hostiles et néfastes à cette même civilisation. Bref,
le décor idéal pour planter une intrigue ...
Les réalisateurs américains ne s’y tromperont pas. Les premiers d’entre eux
à utiliser le concept de wilderness seront les réalisateurs de westerns.
Dans les films d'Hollywood, les vastes sierras d’Arizona, les mesas du
Nouveau-Mexique abritent les Indiens, que l’on présente comme des monstres
assoiffés de sang, barbares sanguinaires et dont le développement de la
civilisation appelle et exige la destruction. John Ford s’illustrera avec
des films comme La Chevauchée fantastique (1939), Rio Grande (1950), La
prisonnière du désert (1956), dans lesquels la wilderness constitue la
tanière des Apaches, Navajos ..., lieux propices aux embuscades, aux
massacres ...
Les westerns, pourtant, n’épuiseront pas toute la réalité et
toute la richesse de la notion de wilderness. Les films de guerre, plus
particulièrement, ceux relatant la Guerre du Pacifique, la Guerre de Corée
(1950-1953) et la Guerre du Vietnam (1962-1973), montrent ainsi à l’écran un
nouveau visage de la wilderness : la jungle impénétrable, dense et
étouffante. Citons les films emblématiques de Raoul Walsh, de Lewis
Milestone, de John Wayne et de Michael Cimino, liste non
exhaustive ... La jungle devient pour les G.I.’s le même cauchemar que
l’étaient les sierras pour leurs ancêtres, les tuniques bleues. Cependant,
même si ces films de guerre ont dressé un autre visage épouvantable et
inquiétant de la nature, les films qui ont su le mieux (c’est un avis
totalement subjectif ...) utiliser la wilderness pour nourrir leur intrigue,
sont ceux qui appartiennent au genre du fantastique. Voilà qui nous
rapproche à grands pas des X-Files ...
Dans les années cinquante, les films fantastiques connaissent leur apogée
aux Etats-Unis. toute une théorie de créatures énormes, horribles
apparaissent sur les écrans pour le plus grand effroi des spectateurs
américains. Ces animaux et autres insectes monstrueux ne sont animés que par
une ambition : détruire le genre humain. Ces fourmis gigantesques, cette
monumentale araignée naissent et se développent dans des endroits
hostiles, inhospitaliers pour nous, pauvres êtres humains, la wilderness.
Plusieurs épisodes des X-Files s’inscrivent dans cette tradition et
filiation. Citons, The Jersey Devil, Ice, Darkness Falls, Firewalker, Quagmire ...
Le visage de la
wilderness
le plus utilisé par Chris Carter se révèle être la forêt (cf. tableau). Dans
la démarche des X-Files, la forêt apparaît comme le lieu propice pour
dissimuler les créatures les plus fascinantes, qui sont souvent les plus
redoutables. Le diable du New-Jersey et sa famille s’abritent dans un vaste
massif forestier. Des massifs forestiers bien plus vastes et touffus dans
Darkness Falls et surtout beaucoup plus inaccessibles. Scully & Mulder
doivent endurer un long voyage (encore rallongé par leur crevaison ...) avant
d’atteindre le camp de base des bûcherons. De surcroît, les fameuses
lucioles vivent dans un arbre multi-séculaire, situé au fin fond de cette
même forêt. C’est encore la forêt que nous retrouvons dans Quagmire. Le lac
qui dissimule Big Blue, cet avatar géorgien de Nessie, se trouve être
encaissé au milieu de bois particulièrement fournis et d’autant préservés
qu’ils appartiennent à un parc naturel ... Cette présence de la nature, dense
et relativement épargnée par l’homme, accentue l’atmosphère menaçante qui
croît au fur et à mesure de l’épisode. La forêt, cependant, n’épuise pas
tous les aspects de la wilderness selon X-Files.
L’Alaska, qui demeure un des ultimes territoires vierges américains, offre,
dans Ice, un lieu aussi hostile que la forêt la plus impénétrable. Le Cap de
glace (nom ô combien évocateur ...) est une étendue déserte, inamicale et
isolée de toute civilisation . L’unique moyen d’y accéder est la voie
aérienne, à la condition sine qua non que le temps le permette ... On
retrouve cette situation d’isolement dans Firewalker, où l’action se déroule
sur un site volcanique, milieu où la température oscille aux alentours de
400 degrés Celsius ... Ces lieux, malgré leur diversité, offrent plusieurs
similitudes. A l’exception du site où vivent les diables du New Jersey,
ce sont des endroits difficilement accessibles, souvent inhospitaliers (un
volcan, une station en Alaska, le camp de base des bûcherons ...), et, par
conséquent, épargnés, préservés des destructions humaines, de l’urbanisation
galopante et de ses corollaires (pollutions, exploitation économique
intensive, etc.). Ces situations particulières, ces lieux enclavés
introduisent et autorisent, comme naguère dans les films fantastiques,
l’intrigue. Seuls de tels endroits, en effet, s’avèrent susceptibles
d’abriter larves et vers préhistoriques, spores ou êtres mi-humains,
mi-animaux ... il ne reste plus qu’à Scully & Mulder d’intervenir ...
Les épisodes des X-Files s’inscrivent donc, parfois, dans une tradition bien
ancrée du cinéma américain. Il s’agit, sans doute, d’une des nombreuses clés
de leur succès, et ce, d’autant, que Chris Carter a su utiliser cette
tradition tout en la renouvelant, sauf pour Ice, clin d’oeil à The Thing de
John Carpenter ... et, non moins inintéressant, cette utilisation de la
wilderness tisse une dialectique entre les épisodes cités et d’autres. Je
pense à One Breath, où la nature présentée ne s’apparente plus à la
wilderness, bien au contraire ... elle apparaît comme un milieu épuré,
parfait, un Eden, un jardin impressionniste, un espace domestiqué, bref
une nature amicale d’où sont exclues les forces maléfiques et perverses.
Gageons que les prochaines saisons nous présenteront encore des aspects de
cette wilderness ...